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Pourquoi Dieu accorde tant d’importance au cœur dans nos actions ?

Avant de parler de la paracha Terouma, il faut rappeler une règle que l’on a souvent répétée, et qu’il faut répéter encore, surtout pour des ba’hourim : il n’est pas seulement important de savoir ce qui est dit, mais surtout qui le dit. Il faut toujours mettre l’accent sur la source de ce que l’on a entendu. C’est un principe extrêmement important.

Qui nous l’enseigne ? Le roi Chlomo, dans Michlé. Là-bas, Chlomo se présente par trois qualificatifs : Michlé Chlomo ben David, mélekh bIrouchalaïm. Il est Chlomo, fils de David, roi de Jérusalem. Le Gaon demande pourquoi Chlomo se présente de cette manière. Il répond que Chlomo veut nous dire : maintenant je vais vous transmettre beaucoup de sagesse, beaucoup de proverbes, beaucoup d’enseignements, et vous risqueriez de les dénigrer, de dire que c’est joli, mais pas si profond que cela. Sache donc que l’essentiel n’est pas seulement ce qui est dit, mais qui le dit.

Lorsque Chlomo parle de sagesse, il sait de quoi il parle, car il est l’homme le plus sage de toutes les générations. Lorsqu’il parle de piété, il sait aussi de quoi il parle, car il est le fils de David, et David était le ‘hassid par excellence. Lorsqu’il parle de richesse, de pouvoir et de royauté, il sait encore de quoi il parle, car il était le roi de Jérusalem, le roi d’Israël, à l’époque la plus glorieuse de l’histoire d’Israël. En d’autres termes, il te dit : écoute-moi, je sais de quoi je parle. De là, on apprend que l’essentiel, c’est aussi la source.

À partir de là, nous pouvons entrer dans la paracha Terouma. Dans cette paracha, il y a une grande discussion : l’ordre de construire le Michkan a-t-il été donné avant le Veau d’or ou après ? Est-ce une réponse au Veau d’or, ou est-ce indépendant ? C’est une discussion très intéressante, notamment chez le Ramban. Même la structure de ces parachiyot est passionnante.

Dans parachat Terouma, la Torah nous donne de très nombreux détails sur la manière de construire le Michkan, avec quels matériaux et de quelle façon. Tout est détaillé, chaque élément, chaque point précis. Or justement, quelqu’un avait soulevé récemment une question très intéressante, une question qui peut venir ébranler quelqu’un qui n’a pas de bases solides.

La question était la suivante : si la Torah est éternelle, si elle a été écrite par Hachem, alors toutes les lois qui y figurent sont forcément éternelles. Or nous voyons des lois qui, aujourd’hui, ne s’appliquent plus. Par exemple, dans parachat Michpatim, la loi du ‘eved ivri, l’esclave juif vendu parce qu’il a volé. Cette halakha n’existe plus aujourd’hui dans notre réalité. Alors certains veulent remettre en cause l’éternité de la Torah.

Mais cette question est fausse. D’abord, parce que certaines lois s’inscrivent dans un contexte historique précis. À l’époque, l’esclavage existait partout. Nous-mêmes étions sortis d’Égypte, d’une maison d’esclavage. Le monde entier fonctionnait ainsi. La Torah n’est pas venue interdire brutalement quelque chose d’universellement répandu ; elle est venue le canaliser, l’encadrer, lui donner des règles très strictes. Elle dit : tu ne peux pas faire ce que tu veux avec un esclave. Il y a des lois, des limites, une manière de se comporter. Déjà, cela montre qu’il y a des lois qui appartiennent à un contexte.

Mais il y a une deuxième réponse, rapportée au nom du Gra, du Gaon de Vilna. Et tout ce que dit le Gra a pour nous une force immense. Le Gra explique que lorsqu’une halakha est enseignée dans la Torah, il n’y a pas seulement la loi elle-même. Autour de cette loi, il y a de nombreuses ramifications, et surtout une révélation de ce qu’Hachem attend de nous. À travers telle loi particulière, on découvre la volonté divine.

Prenons justement l’exemple du ‘eved ivri. La Guemara dit que celui qui acquiert un esclave s’acquiert en réalité un maître. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, acheter un ‘eved, c’était une lourde responsabilité. Souvent, il s’agissait d’un voleur. Donc pas forcément quelqu’un de grande moralité. Or cet homme avait parfois une femme et des enfants. Toi, son maître, tu ne l’achetais pas seulement lui : tu devais assumer aussi les conséquences de sa situation. Tu devais prendre en charge, aider, supporter, éduquer. S’il manquait d’un oreiller et que toi tu n’en avais qu’un seul, tu devais le lui donner. S’il se plaignait de son pain, tu devais lui donner le meilleur. Tu ne l’achetais pas pour t’en servir librement : tu t’engageais à t’occuper de lui et à le relever.

Un livre de Moussar rapporte même que ceux qui achetaient des ‘avadim à l’époque, c’étaient les tsadikim. Ils ne le faisaient pas pour exploiter quelqu’un, mais pour le reconstruire. De là, dit le Gra, on apprend ce que la Torah veut de nous : elle veut que nous soyons des êtres d’empathie, de compassion, capables de tendre la main à celui qui est tombé, capables de participer à la reconstruction de la société.

Le Gra donne aussi l’exemple du prêt d’argent. Prêter est une mitsva, mais une mitsva difficile : on n’a pas le droit de prendre d’intérêt, et si la personne ne peut pas rembourser, on n’a pas le droit de l’écraser ni de la harceler. Là encore, au-delà de la halakha précise, la Torah nous révèle une vision : Hachem veut que nous soyons des gens qui aident, qui soutiennent, qui construisent la société ensemble.

Ce principe se retrouve dans toutes les mitsvot. Attention toutefois : il ne faut pas dire que derrière la mitsva se cache une autre idée qui remplacerait la mitsva elle-même. Si la Torah interdit de manger du porc, il ne faut pas dire : en réalité, ce n’est pas le porc qui est interdit, c’est seulement se comporter comme un porc. ‘Has véchalom. Si la Torah interdit quelque chose, l’interdit reste entier. Simplement, à côté de l’interdit lui-même, il y a aussi des enseignements supplémentaires.

On en trouve même des exemples frappants. Par exemple, il est interdit de faire labourer ensemble un taureau et un âne. Pourquoi ? Une des explications données est que le taureau rumine et l’âne non. Si l’âne voit le taureau mâcher de nouveau, il peut croire qu’on lui a donné plus à manger qu’à lui, et en souffrir. C’est presque étonnant : même pour la peine d’un âne, la Torah est attentive. Bien sûr, ce n’est pas forcément la raison unique et profonde de la mitsva, mais c’est un enseignement que l’on peut en tirer.

Dans le Michkan aussi, il y a des détails innombrables. Expliquer la place de chaque objet et sa signification profonde est au-delà de nos moyens, mais on peut déjà observer certains éléments et comprendre ce qu’Hachem veut de nous.

Quelqu’un a rapporté ce matin au nom de Rav Yehouda Adès une remarque magnifique. Regardons la différence entre Beréchit et les parachiyot qui parlent du Michkan. Beréchit nous raconte la création du monde. C’est tout de même quelque chose d’immense : les cieux, la terre, les animaux, l’homme, tout l’univers. Pourtant, la Torah y consacre à peine une trentaine de versets. En revanche, pour le Michkan, petit sanctuaire dans le désert, elle consacre des centaines de versets : Terouma, Tetsavé, Vayakhel, Pekoudé, et encore d’autres passages.

Pourquoi une telle disproportion ? La réponse donnée est très profonde : raconter qu’Hachem a créé le monde était nécessaire, notamment comme l’explique Rachi au début de la Torah, pour nous enseigner qu’Il est le Maître du monde. Mais, dans la vie quotidienne, cela reste le récit de l’œuvre divine. En revanche, le Michkan, c’est ce que l’homme a fait pour Hachem. Et cela a une autre dimension. Les actes de l’homme, lorsqu’ils sont accomplis pour la sainteté, prennent une portée particulière.

On le voit dans la différence entre le mont Sinaï et le mont du Temple. Au moment du don de la Torah, il était interdit de toucher ou d’approcher le mont Sinaï. Pourtant, après Matan Torah, cette sainteté ne s’est pas maintenue. Le mont du Temple, lui, reste saint jusqu’à aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que le Sinaï a été sanctifié par la présence divine, mais sans intervention humaine dans sa construction. Tandis que le mont du Temple, c’est un lieu que les hommes ont préparé, construit, sanctifié, nourri par leurs sacrifices, leurs montées à Jérusalem, leur investissement. Cela montre la puissance de l’acte humain dans la construction de la sainteté.

C’est exactement ce que l’on retrouve dans parachat Terouma. Pour construire le Michkan, Hachem lance un appel au don : « Véyik’hou li Terouma… » Il y a dans ce verset des détails très importants. Le mot « kol », « tout homme », semble presque superflu. Pourquoi dire « de tout homme » ? Parce que le mérite de construire le Michkan n’appartient pas à un seul homme. Il appartient à tout Israël.

À ce sujet, il existe une histoire connue concernant Rav ‘Haïm de Volozhin. Lorsqu’il ouvrit sa yéchiva, l’institution grandit rapidement, au point de devenir trop petite. Il fallait agrandir. Un homme très riche, n’ayant pas d’enfants, proposa de financer à lui seul toute la construction. Il dit à sa femme : puisque nous n’aurons pas d’enfants pour étudier la Torah après nous, au moins construisons cette yéchiva et ce sera notre mérite. Il alla voir Rav ‘Haïm et lui dit : dites-moi la somme, je paie tout.

Mais Rav ‘Haïm refusa. Il lui expliqua que ce mérite ne pouvait pas revenir à un seul homme. Il appartenait à tout Israël. Chacun devait participer, chacun selon ses moyens : l’un donnerait dix, un autre cent, un autre mille, mais tous prendraient part à cette construction. L’homme insista tant qu’il finit par porter l’affaire devant le Beth Din de Rav Akiva Eiger. Finalement, il fut décidé qu’une partie du bâtiment porterait son mérite, mais que l’ensemble resterait le mérite de la collectivité. C’est exactement l’idée du Michkan : tout le peuple doit participer.

Quand on demande aux gens d’aider une yéchiva, de soutenir une œuvre de Torah, ce n’est donc pas seulement une collecte. C’est un mérite collectif qui protège toutes les familles, parce que tout Israël y participe.

Mais il ne suffit pas de donner. Il faut aussi savoir comment donner. Le verset insiste : « de tout homme dont le cœur l’y pousse ». Le don doit venir du cœur. Hachem n’a pas besoin de notre argent. Il est assez riche. Ce qu’Il veut, c’est le cœur.

Et cela nous amène à une notion très profonde : la force, l’essence, la pureté ou au contraire l’impureté de ce qui a servi à construire quelque chose reste incluse dans l’objet construit. Ce qu’une chose a absorbé lors de sa formation continue de l’accompagner. Une synagogue construite avec un argent pur n’est pas la même qu’une synagogue bâtie avec un argent douteux. Le Baba Salé refusait l’argent de certaines personnes qui profanaient Chabbat ou vivaient dans la faute, car cet argent laisse une empreinte sur ce que l’on construit.

Le Gra dit même que si une synagogue était construite par des gens avec des pensées entièrement pures, alors ceux qui y viendraient prier n’y auraient pas de mauvaises pensées. Cela montre à quel point l’intention de ceux qui construisent un lieu de sainteté influe sur ce lieu.

Une histoire rapportée par Rav Eliyahou Lopian va dans ce sens. Dans une ville, on soupçonnait un dibouk. Pour vérifier, on posa un livre du Zohar sur la tête de la personne concernée. Il ne se passa rien. On prit alors un autre exemplaire du Zohar, d’une autre édition, et là la réaction fut violente. On demanda pourquoi. La réponse fut que le premier Zohar avait été imprimé par des gens qui n’étaient pas dans un état de pureté approprié, alors que le second portait une autre kedoucha. Même un livre saint dépend donc aussi de la manière dont il a été produit.

On raconte aussi, à propos du Chomer Emounim, que lors de l’impression de son livre, à l’époque des caractères d’imprimerie, il trempait les lettres au mikvé pour que son livre soit produit dans la plus grande sainteté possible.

Une autre histoire concerne une yéchiva qui n’a pas réussi à se maintenir. Son responsable en parla avec Rav Kahaneman de Ponevezh. Celui-ci lui demanda ce qu’ils avaient fait le jour de l’inauguration. L’autre répondit qu’ils avaient organisé une belle fête, avec banquet, ambiance et réjouissance. Rav Kahaneman lui répondit : nous, le jour de l’inauguration de notre yéchiva, nous avons jeûné, prié et pleuré. Là encore, on voit que l’intention mise au moment de la construction marque profondément l’œuvre.

Cela vaut même pour les prières. Pourquoi n’écrivons-nous pas nous-mêmes de nouvelles prières, belles, bien formulées, émouvantes ? Parce qu’une prière composée par un grand tsadik, dans le jeûne, les larmes et la pureté, n’a pas la même portée qu’un texte écrit n’importe comment. On le voit dans la ‘Amida : même lorsqu’on ne la comprend pas parfaitement, elle agit, car elle a été instituée par de grands hommes dans une immense pureté. Une prière personnelle, elle, doit être pleinement comprise et portée par le cœur. Là encore, l’origine et l’intention donnent à la chose sa force.

Enfin, tout cela nous mène à Betzalel. Pourquoi fallait-il un homme comme Betzalel, rempli de ‘hokhmat lev et de roua’h hakodech, pour construire le Michkan ? À quoi servait une telle grandeur spirituelle pour un travail de construction ?

Là encore, une histoire de Rav ‘Haïm de Volozhin éclaire les choses. Un collecteur de fonds de la yéchiva se déplaçait à pied de ville en ville. Il demanda un jour à Rav ‘Haïm la permission d’utiliser une charrette et un cheval pour aller plus vite. Le Rav accepta. Mais lorsque le collecteur arriva chez un homme qui donnait habituellement cinquante roubles, celui-ci ne donna cette fois qu’une petite somme. Rav ‘Haïm alla lui demander pourquoi. L’homme répondit : lorsque je voyais un émissaire pauvre venir pour la yéchiva, je donnais de bon cœur. Mais maintenant, je vois arriver un homme avec cheval et voiture. Mon argent va nourrir le cheval ? Je ne veux pas de cela.

Rav ‘Haïm lui répondit alors : pourquoi fallait-il Betzalel pour construire le Michkan ? Parce que Betzalel, par roua’h hakodech, savait discerner dans chaque don la qualité de l’intention. Avec tel or, donné avec une pureté immense, il pouvait fabriquer l’arche sainte. Avec un autre, moins élevé, il fabriquait un objet plus extérieur. Autrement dit, si ton don est pur et méritant, il ira dans la bouche des élèves de Torah. S’il ne l’est pas, il ira dans la bouche du cheval.

Tout cela nous enseigne une chose très claire pour aujourd’hui : plus on met son cœur dans ce que l’on fait, plus cela perdure. Plus on investit dans son foyer, dans son étude, dans ses enfants, dans ses actes, avec amour, compassion et sincérité, plus cela laisse une empreinte profonde et durable. Si, au contraire, on agit de manière légère, superficielle, sans intériorité, il ne faut pas s’étonner que les choses ne tiennent pas.

Le Michkan, d’une certaine manière, est éternel. Il n’a pas été détruit comme les Batei Mikdach. Il a été caché. Ses ustensiles ont perduré, et ils existent encore quelque part. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été fabriqués avec le cœur, avec le don de tout Israël, avec une profondeur véritable.

Voilà ce que nous enseigne parachat Terouma : lorsqu’un Juif donne, construit, agit, étudie ou élève, ce n’est pas seulement l’acte qui compte. C’est le cœur qui l’habite. Et ce qui est fait avec le cœur ne disparaît pas.

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