Les larmes du Chabbat
Les larmes du Chabbat
Le mot « corde » est un mot qu’il est préférable de ne pas mentionner dans la maison de quelqu’un qui se serait pendu.
Lorsqu’on lit le chabbat la paracha de la semaine qui traite des défauts et des tares, comme par exemple, le fait d’être aveugle, boiteux, etc, les gabbaim (bedeaux) des synagogues font très attention de ne pas faire monter à la Torah une personne atteinte de l’une de ces tares. Ceci, afin d’éviter à la personne de ressentir de l’embarras, un pincement au cœur ou un sentiment de peine profonde. Et surtout, afin de ne pas éveiller la colère divine. Malgré toutes les précautions prises, parfois, ces situations délicates sont pourtant difficiles à éviter…
Cela aurait dû être un merveilleux chabbat. Surtout quand des familles liées les unes aux autres se retrouvent, s’appréciant mutuellement, et tout cela, dans une atmosphère chabbatique exaltante. Les invités au visage rayonnant, les chants de chabbat, les paroles de Torah, les rires des enfants, les bougies diffusant leur halo de lumière. Bref, la magie du chabbat qui entoure de sa splendeur, invitant à l’amour de l’autre et à la fraternité.
Avreimi et Tsipora Magdali étaient l’exemple même des hôtes parfaits. Ils savaient se soucier de leurs invités dans les moindres détails, prodiguer attention et dévouement à chacun, et jamais à l’un au détriment de l’autre. Avreimi dirigeait la table du chabbat avec une grande habileté. Il savait à quel moment donner la parole à un invité ou à un autre, à un enfant ou à un ba’hour yéchiva, de façon à ce que chacun se sente important, aimé et apprécié.
La femme d’Avreimi, Tsipora Magdali, experte-comptable et maman de six enfants, était également une femme particulièrement sensible aux besoins de son prochain, sachant dispenser des profondeurs de son cœur pur des fleuves d’amour et de bons conseils. Ainsi, ses invitées repartaient encouragées et renforcées dans leur confiance en D-ieu.
En résumé, la table de chabbat de la famille Magdali prodiguait à de nombreuses familles une spiritualité particulière, un amour de la Torah et l’image d’un chalom-bait exemplaire. Que les familles comme celles-ci se multiplient au sein du peuple d’Israël.
Mais ce fameux chabbat fut l’exception à la règle. Un chabbat qui provoqua une profonde blessure dans le cœur d’une importante invitée. Ne vous méprenez pas, bien évidemment, rien de tout cela ne fut prémédité, mais au contraire, l’incident se produisit dans l’innocence la plus totale. Comme nous le savons, blesser un individu par erreur n’atténue en rien la gravité de la faute. O combien les mots peuvent devenir parfois des couteaux acérés…
Quatre femmes étaient attablées et la discussion portait sur l’éducation des enfants. De temps à autre, Madame Magdali donnait quelques conseils en matière d’éducation, issus de sa propre expérience. Les femmes évoquaient l’appréhension de l’accouchement, la façon de s’y préparer, puis de s’occuper du petit nourrisson venant de naître. Inutile de s’étendre sur le sujet. Chaque femme participant à la conversation, dans cette atmosphère chabbatique, et en particulier, celle qui était sur le point d’amener un nouvel enfant au monde, avait de nombreuses expériences à faire partager à ses amies.
Nous disions donc qu’il s’agissait de quatre femmes réunies autour de la table de chabbat. C’est une erreur. En fait, seulement trois femmes participaient à la conversation. La quatrième, Mikhal Ben Simon ne parlait pas. Elle se contentait d’écouter et regardait avec jalousie ses amies dont les bébés et les enfants demandaient sans arrêt l’attention de leur maman. L’éducation, les punitions, etc, ne faisaient pas partie de son quotidien. Pour quelle raison ? Car Mikhal Ben Simon était stérile. Cela faisait déjà 12 ans que son mari, le rav Ra’hamim Ben Simon et elles imploraient Hakadoch Barouh Hou et demandaient des bénédictions aux grands rabbanim de la génération, mais la nouvelle tant attendue tardait à venir.
Le premier repas du chabbat avait été pour elle un moment particulièrement difficile à passer.
Même lors du deuxième repas, la discussion tournait autour des nourrissons, des enfants, des étapes de l’accouchement, etc.
À ce stade-là, elle ne pouvait plus. Mikhal aurait voulu que la terre s’ouvre et l’engloutisse. Mais personne n’avait remarqué que son cœur saignait. Sa néchama s’était brisée telle une vitre de verre sur laquelle on aurait lancé une pierre lourde. Mais le bruit et les éclats de verre n’attirèrent point l’attention de ses amies, trop absorbées dans leur conversation.
Mikhal décida de ne pas venir pour le troisième repas. Elle ressentait tout simplement que si une fois de plus, elle s’asseyait et entendait une autre de ces conversations, il faudrait ramasser les débris d’elle-même morceau après morceau…
L’absence de Mikhal au troisième repas du chabbat se remarqua. Même son mari, le rav Ra’hamim était embarrassé. Il ne comprenait pas pourquoi sa femme était absente. Madame Magdali se posait des questions. Ses doutes s’éveillèrent soudain…un peu trop tard malheureusement… Elle crut comprendre pourquoi son invitée était absente…
Après la havdala, elle s’empressa d’appeler son amie Mikhal, mais celle-ci préféra ne pas répondre. Tsipora continua de composer le numéro sans se décourager. Ce n’est qu’à minuit que Mikhal répondit enfin. Voici son monologue déchirant.
« Essaye de me comprendre Tsipora, je suis assise parmi vous, et tout ce que j’entends tourne autour des enfants, des grossesses, de l’éducation, des bébés, des sucettes… Je ne suis pas un ange, je suis jalouse. Moi aussi, je voudrais enlacer mon enfant. Vos discussions m’ont blessée au plus profond de mon être, cela a été un chabbat terrible pour moi. Je sais que tu es une femme intelligente, plus d’une fois dans tes conférences, tu as évoqué l’idée de ne pas prononcer le mot corde dans la maison de quelqu’un qui se serait pendu… L’aurais-tu oublié ? Sache qu’immédiatement après le deuxième repas, je suis partie. Mon mari est resté. J’ai décidé de rentrer chez moi, malgré la longue distance…
Et pendant toute la route, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. J’ai parlé avec Hakadoch Baroukh Hou, et je lui ai dit : Papa, je les jalouse. Moi aussi, je veux être mère. Mais crois-moi, Ribono chel olam, même si je pleure et si je suis jalouse, je ne leur veux aucun mal. Je t’en prie, protège leurs enfants de tout mal. Has véchalom, ce n’est pas une jalousie provenant d’un œil mauvais. N’utilise pas mes larmes pour les punir. C’est vrai qu’elles ont manqué de sensibilité à mon égard, mais je sais que ce n’était pas par méchanceté. Je les connais, ce sont de gentilles femmes.
« Ensuite, je suis allée chez ma bonne amie, Margalit Frifaz. Tu la connais. Elle a une cinquantaine d’années, et sait maintenant que ses chances d’être enceinte sont inexistantes. Elle aussi est stérile. Les paroles de Margalit ont été pour moi comme un baume apaisant. Sans ses mots rassurants, j’aurais été incapable de parler avec toi.
« Écoute, Mikhal, me dit Margalit, nous sommes stériles et nous avons été choisies pour supporter cette stérilité ainsi que tout ce qu’elle implique. Sache qu’au moment où notre néchama allait descendre dans ce monde, nous nous tenions devant le beit din chel mala (tribunal céleste), et on nous a expliqué de façon claire que notre tikoun (réparation de l’âme) dans ce monde consistait à endurer de nombreuses années de stérilité. Supporter les humiliations, les vexations, passer des nuits entières à pleurer, se retrouver dans des discussions avec des amies partageant leurs expériences de maman. Il nous fallait accepter le décret de ne pouvoir être mère et nous avons consenti à ce décret de plein gré. C’est au fond une très bonne chose pour nous, et Hakadoch Baroukh Hou sait et nous a montré que c’est par le biais de cette épreuve que nous recevrons la récompense qui nous revient et qui constituera la véritable réparation de notre âme. Certaines femmes viennent dans ce monde pour un tout autre but. Elles se consacrent à rapprocher les âmes juives au judaïsme, leur maison est toujours ouverte pour recevoir des invités, elles prodiguent le bien et la charité autour d’elles. Toi, Mikhal, tu es une ganénet (jardinière d’enfants) sensible et dévouée, tu t’occupes de 30 petits tsadikim auxquels tu inculques l’amour d’Hachem et le respect des parents. Ce dévouement et ce don de nous-mêmes représentent nos fruits et sont les enfants que nous amenons au monde. Nous devons nous accrocher à cela de toutes les fibres de notre âme. Ne pleure pas Mikhal, il n’y a pas lieu de pleurer. Sois forte et sache que tu possèdes les forces de supporter et d’endurer cette épreuve si difficile. De plus, il se peut que si tu parviens à accepter cette épreuve avec amour et même avec joie, et que tu prouves à Hakadoch Baroukh Hou que tu fais corps avec ce décret, tu mériteras peut-être un jour d’avoir un enfant. Par ses paroles apaisantes et encourageantes, Madame Frifaz m’a redonné vie et a insufflé en moi le courage et l’espoir. C’est ainsi que j’ai pu trouver la force de parler avec toi. Excuse-moi, passe une bonne semaine, je suis désolée encore… »
Tsipora Magdali prit congé chaleureusement de son amie Mikhal et s’empressa d’allumer une bougie en cette sortie du chabbat. Devant la bougie allumée, elle murmura : « Ribono chel olam, je viens de recevoir la leçon la plus édifiante de ma vie. J’ai contribué involontairement à verser le sang, accepte le pardon de mon cœur brisé, mes regrets et mon repentir et accorde un enfant à Mikhal bat Ra’hel ».
La flamme de la bougie dansait, émue et semblait répondre : « amen ».
L’ÉPICE DE LA VIE
Un plat ressemble à une conversation.
De la même façon que l’on agrémente un plat d’épices, une conversation doit être agrémentée d’amour du prochain.
(Le Maguid de Nadvorna).
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