Quand ne rien faire devient une mitsva : la leçon méconnue des Pirké Avot
Nous sommes actuellement en train de finaliser le deuxième tome de notre commentaire sur les Pirké Avot. En attendant sa parution, nous avons le plaisir de vous offrir un court extrait consacré à l'un des enseignements les plus surprenants de nos Sages.
La Michna enseigne :
« Ne cherche pas à apaiser ton prochain lorsqu'il est en colère. Ne le console pas lorsque son défunt repose encore devant lui. Ne l'interroge pas au moment où il prononce un vœu. Et ne cherche pas à le voir au moment où il faute. »
À première vue, ces quatre enseignements semblent sans rapport les uns avec les autres. Pourtant, ils reposent sur une idée profonde que nos commentateurs développent avec finesse et sensibilité.
Parfois, la meilleure aide consiste à ne rien faire
Si nous devions résumer les quatre enseignements de cette Michna que nous venons d'étudier, nous pourrions les formuler ainsi :
Ne cherche pas à apaiser un homme lorsqu'il est sous l'emprise de la colère.
Ne console pas un endeuillé tant que son défunt repose encore devant lui.
N'interviens pas auprès d'une personne qui prononce des vœux sous l'effet de l'émotion.
Et ne cherche pas à voir ton prochain au moment où il faute.
À première vue, ces quatre enseignements paraissent très différents les uns des autres. Pourtant, ils reposent tous sur une même idée fondamentale.
Chaque Juif aspire, à sa manière, à accomplir le commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Certains y consacrent toute leur énergie et recherchent sans cesse de nouvelles occasions d'aider les autres. D'autres le font avec moins d'ardeur, et d'autres encore lorsque l'occasion se présente naturellement.
En effet, l'investissement dans les mitsvot n'est pas le même chez tous les hommes.
Nous avons cependant tendance à penser que l'aide apportée à autrui doit forcément être active. Nous imaginons qu'il faut agir, intervenir, parler ou entreprendre quelque chose de concret.
Un pauvre nous tend la main et nous lui donnons une pièce. Un malade est alité et nous allons lui rendre visite. Une famille est en deuil et nous nous déplaçons pour la réconforter. Un mort doit être enterré et nous participons à ses funérailles. Dans tous ces cas, nous accomplissons effectivement une mitsva par l'action.
Or notre Tana vient nous révéler une vérité surprenante : parfois, la meilleure aide consiste précisément à ne rien faire.
Cette idée mérite d'être soulignée, car la bonne volonté et le désir sincère d'aider peuvent parfois nous conduire à commettre des erreurs.
Tu vois un homme emporté par la colère ? Ne cherche pas à le raisonner immédiatement. Laisse passer la tempête.
Tu vois un endeuillé dont le défunt repose encore devant lui ? Ne te précipite pas pour le consoler. Partage simplement sa peine.
Tu vois ton prochain prononcer des vœux sous l'effet de la colère ou de l'émotion ? N'interviens pas et ne l'amène pas à renforcer davantage encore ses engagements.
Tu vois enfin quelqu'un trébucher dans une faute ? Détourne ton regard. Ne cherche pas à assister à sa chute. L'un des plus grands services que tu puisses lui rendre est parfois de lui éviter la honte d'être observé au moment où il échoue.
Dans chacun de ces cas, l'inaction n'est pas une absence d'aide. Elle est au contraire l'aide la plus juste et la plus bénéfique.
Cette leçon ne concerne d'ailleurs pas seulement les relations entre les hommes. Elle est également vraie dans notre relation avec Hachem. Nous avons parfois l'impression que servir D.ieu signifie forcément agir, produire, construire ou accomplir quelque chose de visible. Pourtant, il existe des moments où le simple fait de s'abstenir constitue déjà un service divin de premier ordre.
Un jeune élève de yéchiva rendit un jour visite à ses grands-parents. Ceux-ci, heureux de sa venue, l'invitèrent à partager leur repas. Au moment de servir le déjeuner, son grand-père lui déposa dans l'assiette une simple aile de poulet.
Le jeune homme observa le maigre morceau de viande et s'exclama :
— Je préfère ne pas la manger ! Pour une si petite aile de poulet, je vais devenir bassari et devoir attendre six heures avant de pouvoir manger des produits lactés !
Son grand-père lui adressa un large sourire.
— Ta remarque n'est pas juste, lui dit-il. Grâce à cette petite aile de poulet, tu vas servir Hachem pendant six heures.
Voyant l'étonnement de son petit-fils, il poursuivit :
— Tu crois que tu vas être bloqué pendant six heures. En réalité, pendant six heures tu accompliras la halakha qui interdit de consommer du lait après avoir mangé de la viande. Tu ne seras pas privé de quelque chose ; tu seras occupé à accomplir la volonté du Créateur.
La différence est immense. Nous avons parfois l'impression de ne rien faire, alors qu'en réalité nous servons Hachem précisément par notre retenue.
Il en va de même dans bien d'autres domaines.
Un Juif marche dans la rue. Il a l'impression de ne rien faire de particulier. Pourtant, les passants l'observent. Qu'il le veuille ou non, il représente le peuple juif et, d'une certaine manière, le Maître du monde.
S'il se comporte avec vulgarité, s'il crie, s'il manque de respect aux autres ou cherche à passer avant tout le monde, il risque de provoquer une profanation du Nom divin. À l'inverse, s'il marche avec dignité, modestie et noblesse, il peut susciter autour de lui une véritable sanctification du Nom d'Hachem.
Combien d'histoires avons-nous entendues sur des hommes et des femmes qui, en apparence, n'ont rien fait, mais dont le comportement, le sourire, la patience ou la retenue ont profondément marqué leur entourage ?
Notre Tana nous dévoile ainsi un trésor souvent ignoré : il existe des moments où ne rien faire est en réalité une très grande action. À nous d'ouvrir les yeux pour découvrir tous ces trésors enfouis dans notre vie quotidienne et apprendre que, parfois, la meilleure façon d'aider notre prochain, de servir la communauté et même de servir Hachem, consiste précisément à savoir s'abstenir.
Un jour, les deux saints frères, Rabbi Zoucha d’Anipoli et Rabbi Elimélekh de Lizensk, voyageaient de ville en ville. À cette époque, une série de vols eut lieu dans la région. Les autorités arrêtèrent plusieurs vagabonds et mendiants soupçonnés d’en être les auteurs, et les deux frères furent emmenés avec eux, bien qu’ils fussent parfaitement innocents.
Ils furent jetés dans un cachot avec les autres détenus. Au milieu de la cellule se trouvait un seau servant de pot de chambre à tous les prisonniers. L’odeur qui s’en dégageait était insupportable.
Lorsque arriva l’heure de la prière, Rabbi Elimélekh voulut se lever pour prier. Son frère lui montra alors le seau et lui rappela que la Halakha interdisait de prier ou d’étudier la Torah dans un endroit aussi impur.
En entendant cela, Rabbi Elimélekh se mit à pleurer.
Rabbi Zoucha se tourna vers lui et lui demanda :
— Pourquoi pleures-tu ?
— Ne vois-tu pas, répondit-il, qu’à cause de ce seau nous sommes empêchés de prier et d’étudier la Torah ?
Rabbi Zoucha lui répondit alors :
— Tu te trompes. Le même Créateur qui nous a ordonné de prier dans un endroit propre nous a également interdit de prier dans un lieu impur. Si nous ne pouvons pas Le servir maintenant par la prière ou par l’étude, nous pouvons Le servir autrement : en nous abstenant de prier et d’étudier, puisque telle est Sa volonté. En cet instant même, nous accomplissons Sa parole !
À ces mots, Rabbi Elimélekh retrouva aussitôt sa joie.
Il se leva et se mit à danser autour du seau. Son frère l’accompagna, puis peu à peu tous les détenus entrèrent dans la ronde. Bientôt, une immense joie envahit la cellule et tous dansaient autour du seau en chantant.
Le vacarme devint tel que le directeur de la prison accourut pour comprendre ce qui se passait.
En entrant dans la cellule, il aperçut tous les prisonniers tournant autour du seau avec enthousiasme.
Il saisit l’un des détenus et lui demanda :
— Que se passe-t-il ici ? Pourquoi dansez-vous tous ?
Le prisonnier répondit :
— Je n’en sais rien, mais je crois que c’est à cause de ce seau. Depuis tout à l’heure, ils parlent de lui et se réjouissent autour de lui.
Le directeur fronça les sourcils.
— Ah bon ? C’est ce seau qui vous rend si heureux ? Très bien ! Je vais vous enlever cette joie !
Pensant leur infliger une punition, il ordonna immédiatement que le seau soit retiré de la cellule.
Quelques instants plus tard, le cachot fut débarrassé de l’unique obstacle qui empêchait les deux frères de prier et d’étudier la Torah.
Rabbi Zoucha et Rabbi Elimélekh purent alors se tenir devant leur Créateur et réciter leurs prières avec ferveur.
Cette histoire nous enseigne une leçon fondamentale. Nous avons parfois l’impression que servir Hachem consiste forcément à agir, à parler ou à entreprendre quelque chose. Pourtant, il existe des moments où la plus grande mitsva consiste précisément à s’abstenir. Lorsque l’homme accepte avec joie la volonté divine, même lorsqu’elle lui demande de ne rien faire, cette abstention devient elle-même un véritable service de D.ieu.
Commentaires
Connectez-vous pour commenter